Entretien avec Yvette Poiré- Gaubert et Nicolas Duchamp
Juin 2009
ND: Yvette Poiré- Gaubert, bonjour et merci d'ouvrir votre porte sur la mémoire, non seulement d'un grand flûtiste, mais aussi d'un grand artiste et grand homme : Philippe Gaubert. Quelle a été la circonstance de votre proximité avec lui ?
YP: J'ai connu Philippe Gaubert en 1932, alors que j'avais 14 ans et Alain Poiré, mon futur mari, en avait 16. Philippe Gaubert avait épousé en seconde noce Madeleine, la mère d’Alain, qu’il a élevé et qu’il adorait comme son propre fils. On nous considérait comme de futurs fiancés et j'étais reçue à bras ouverts dans sa famille : on nous appelait déjà les petits Gaubert !
ND: Vous avez, il y a peu, écrit un livre consacré à Philippe Gaubert. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
YP: Cela fait 25 ans que je voulais écrire ce livre et puis, quand il se passe un an c'est 25 ans qui s'écoulent !... le temps d'une vie très riche et tumultueuse. J’étais mariée à Alain Poiré qui produisait environ six films par an ! A la mort de Madeleine, j'ai hérité de nombreux documents le concernant dont naturellement, sa flûte. Un grand tri a été fait parmi les archives à la maison et c'est à l'aide de tout ça et de mes souvenirs vécus que j'ai pu écrire mon livre.
ND: Le parcours de Philippe Gaubert est étonnant !
YP: Oui ! C'est un véritable conte de fée ! Sa vie professionnelle a été une réussite grâce à beaucoup de travail mêlé à des talents multiples et des dons hors du commun. Ses débuts sont vraiment dignes d’une histoire de roman !
Il faut d’abord brièvement parler de son père, Baptiste Gaubert, qui devait lui aussi avoir une forte personnalité:
Issu d'une famille assez pauvre de petits paysans des environs de Cahors, homme non érudit, il avait un don inné pour la musique qu'il n'avait pas pu développer lui-même. A l'âge de 12 ans, au lieu de rapporter l'argent issu de la vente des produits de la terre à ses parents, il ramena un violon ! Ses parents le lui cassèrent immédiatement sur le dos !
Refusant de travailler la terre, il ouvrit une cordonnerie rue Brives, à Cahors, qui allait devenir plus tard la rue Philippe Gaubert!
Il offrit à ses deux fils, dès qu'ils surent marcher, un petit violon et une flûte ! Et c'est peu de temps plus tard, dans un élan d'inconscience totale, qu'il s'exclama : « Je ne veux pas que mes fils deviennent cordonniers, ils seront musiciens et nous irons pour cela à Paris! »
Son second fils, Lucien, vécut à Paris de copies et transcriptions.
Le véritable miracle fut Philippe Gaubert !
Le père de Philippe mourut alors qu'il avait à peine 13 ans les laissant sans aucune ressource. C'est alors que Philippe Gaubert, en autodidacte total, sera engagé pour jouer du violon dans un petit cinéma du quartier des Ternes, à Paris, pour ramener à la maison de quoi nourrir sa famille; la mère de Philippe me racontait qu'elle allait attendre tous les soirs son petit garçon pour ne pas le voir rentrer seul dans la nuit.
ND: Comment est-il venu à la flûte ?
YP: Là, le conte de fées prend son sens ! Un jour, alors que Philippe Gaubert jouait de la flûte traversière près de la fenêtre, toujours sans avoir eu de professeur, Simon- Jules Taffanel, flûtiste et luthier bordelais, récemment ‘’monté’’ à Paris, et père du grand Paul Taffanel, en l’entendant, reconnut immédiatement des disponibilités hors du commun.
Il proposa à sa mère de lui donner des leçons et qu'il fasse une carrière de musicien. Sa mère lui faisant remarquer qu'il fallait qu’ils les nourrissent, il lui décrocha un poste de remplaçant violoniste à l'Opéra de Paris.
Il découvre alors un enfant avec de grandes dispositions pour la flûte et un goût acharné pour le travail. Un jour, il dit à son fils Paul, « je voudrais te faire entendre un de mes élèves qui est extraordinaire. » Ainsi, Paul Taffanel dit à son père: « Eh bien, ce n'est plus ton élève, c'est le mien ! »
A cet instant, Simon- JulesTaffanel devait se rappeler de Dorus qui, entendant Paul jouer à Bordeaux, avait demandé à son père de le prendre dans sa classe à Paris.
ND: Qui était Paul Taffanel à la fin du XIX siècle ?
YP: Paul était un flûtiste extraordinaire reconnu partout en Europe. Il était professeur au Conservatoire de Paris, rue de Madrid. Il prit donc Philippe Gaubert dans sa classe au Conservatoire et celui-ci obtint son premier prix de flûte, en 1894, à l'âge de 15 ans.
‘’ Parrain’’ (tout le monde appelait Philippe ‘’Parrain’’ dans la famille) a toujours gardé une immense affection et reconnaissance envers ‘’son maître’’.
Il aimait à répéter qu'il lui devait tout. En effet, le grand Paul veillait toujours sur son élève préféré. Quand il fut un artiste accompli, il le fît nommer première flûte à l'Opéra. Il avait alors 16 ans.
Taffanel, le recommandait chaudement disant qu'il jouait mieux que lui !
Pour gagner aussi sa vie, Philippe jouait dans les églises: il nous racontait qu'un jour où il y avait une ‘’viande froide’’, comme disent les artistes parlant d'un enterrement, au moment où il plaçait sa flûte pour jouer avec tout son coeur, l'organiste lui murmura: « Te casse pas l'citron ! ». Philippe Gaubert n'a pas réussi à sortir une seule note tellement il riait. A la sortie, quelqu'un remarqua: « Quel dommage que l'orgue couvrît entièrement la flûte ! »
ND: Revenons à sa carrière musicale…
YP: Elle fut vaste et si diversifiée ! C’était un travailleur invétéré, il composait toutes les nuits. En 1905, il obtint un second prix de Rome. On lui attribut parfois des professeurs comme Pierné ou Fauré, mais les journalistes disent n'importe quoi ! Il prit des cours de composition au conservatoire mais je serais tentée de dire qu’il était plus autodidacte en tant que compositeur, comme dans tout ce qu’il abordait.
C'est en 1908 qu'il fût nommé professeur de flûte au Conservatoire de Paris où il eut entre autre comme élève Marcel Moyse, son préféré.
ND: Philippe Gaubert dirigeait-il à ce moment là ?
YP: Bien sûr ! C'est en 1904 qu'il se présente au poste de deuxième chef de la Société des Concerts du Conservatoire à la mort d'André Messager qui avait fondé cette brillante phalange connue dans toute l'Europe. Philippe me raconta que Taffanel lui avait dit que ce serait lui, Philippe, qui dirigerait l'orchestre du Conservatoire. Il lui répondit qu'il ne savait pas diriger malgré les quelques cours qu'il avait pris et Taffanel lui dit: « cela ne fait rien ! ». Il lui donna quelques conseils, je ne sais lesquels, en agitant la baguette d'une manière humoristique et c'était parti ! La première fois que Philippe Gaubert a dirigé l'orchestre, les musiciens se levèrent et applaudirent. C'est en 1913 qu'il collabore à l'écriture des 17 exercices journaliers pour la flûte avec Paul Taffanel.
ND: Que se passa-t-il pour lui en 1914, au moment de la guerre avec les Allemands ?
YP: Eh bien, il partit hardiment dans l'infanterie. Il était très patriote. Fin 1917, il eut une grave affection des poumons, fut réformé et s’en remit à peine couché ! C'était un costaud, robuste, rien ne pouvait l'arrêter. Il voulait donc repartir pour la guerre car elle n'était pas terminée, mais une réforme est une réforme, et l’administration ne voulut pas en démordre.
ND: Jouait-il encore de la flûte traversière après la guerre ?
YP: Il exécuta en 1918 sa Sonate pour flûte et l'on parlait dans la presse « des grandes qualités de ce délicat musicien ». Il fut nommé premier chef de la Société des Conservatoires en 1919. Il dirigea énormément à cette période, et, en 1922, il interpréta son Madrigal ainsi que deux pièces de J. S. Bach.
Malheureusement, ayant des problèmes de lèvres, il arrêta la flûte en pleine gloire. Une carrière trop courte...Ce fut une consternation dans le monde des flûtistes et, longtemps après, je les entendais encore s'en affliger. Ils me répétaient leurs regrets, parlant d'une virtuosité absolument éblouissante et surtout une sonorité si personnelle qu'on ne pouvait l'oublier. Quand on le caricaturait, c'était toujours avec une flûte qu'il était représenté.
Il a toujours adoré la flûte traversière et mon mari Alain me racontait qu'avant d'aller travailler à ses lourdes charges, il en jouait parfois un peu le matin.
Il y a cependant une trace de Philippe Gaubert flûtiste, retrouvée en 1987 par le biais d'un fac-similé qui fait état d'un concert dans lequel Philippe participait, jouant Les Chansons madécasses, accompagné par Ravel lui-même au piano, lors du Festival Ravel, le 24 août 1930, à l'hôtel du Palais à Biarritz.
ND: C'est donc en 1930 qu'on entendit pour la dernière fois Philippe Gaubert jouer de la flûte en public ?
YP: Il existe une dernière trace, à ma connaissance, en 1931 lors d'un concert de gala au profit de la Société Philharmonique durant lequel il joua une de ses sonates pour flûte et piano. Le célèbre critique et musicien Louis Aubert écrivit dans le journal à la suite de ce concert:
« Cette saison apporte sans cesse des preuves renouvelées de l’activité prodigieuse de ce musicien aux cent aspects divers…enfin, ce qu’on n’oublie pas mais qu’il nous rappelle trop rarement : virtuose inégalable, dont la sonorité de flûtiste est telle qu’on ne saurait en imaginer la qualité du velours avant d’en avoir ressenti la caresse. Sait-on que Philippe Gaubert a formé lui-même les meilleurs de nos flûtistes ? Mais si grand que soit le talent de ses disciples, c’est pour nous un émerveillement nouveau chaque fois que l’enchanteur revient à ses premières amours »
ND: L’arrêt de ses apparitions publiques en tant que flûtiste ne l’a pas laissé en manque d’activité...
YP: Jamais, bien au contraire ! En 1931, il fut nommé “Chef de musique” à l'Opéra de Paris; en fait, il l'était déjà, mais cela fut confirmé officiellement. Il a alors quitté le poste de professeur de flûte au Conservatoire de Paris, ce qu'il regrettait, mais il dirigeait énormément pour Jacques Rouché à l'Opéra, ce qui l’occupait beaucoup, naturellement.
ND: Qui était Jacques Rouché?
YP: Rouché était l’administrateur de l’Opéra de Paris dans les années 1930. On a dit que je n'aimais pas Rouché : non, ce n’est pas exact ! Ce que je n'aime pas c'est que l'on attribua à Rouché le choix des programmations audacieuses de l'Opéra de Paris. Il en était avant tout, ce qui est tout à son honneur, le véritable mécène ! Il avait fait une immense fortune en vendant des parfums populaires, pas chers et de bonne qualité. On peut dire que son ‘’ joujou’’ était l'Opéra de Paris tout entier ! Il payait, très peu, très mal, mais il payait tout. Le véritable directeur musical de l’Opéra de Paris, celui qui faisait les choix de la programmation véritablement audacieuse, c’était Philippe Gaubert.
ND: Philippe Gaubert était-il décemment rémunéré pour le prestigieux poste qu'il occupait ?
YP: A l'Opéra, je ne sais pas, il aurait été facile de le savoir auprès de l'Opéra de Paris, mais il se trouve que cette grande maison n'a rien conservé de cette époque, pas même les trésors témoignant pourtant des plus grands artistes à ce moment là ! Mais, pour donner une idée des émoluments de cette époque pour la musique, Philippe Gaubert gagnait, pour diriger l'orchestre du Conservatoire trois fois par semaine, 2000 francs par an, alors que mon mari, débutant à 20 ans à l'agence Havas, en avait 3000 par mois ! Mais Philippe s'en souciait peu car il était très attaché à cette maison et aimait la musique plus que l’argent.
Parfois de grandes originales, comme Loïe Fuller ou bien Rubinstein, souhaitaient qu’il dirige leur spectacle. Il avait osé leur demander 50.000 francs et avait distribué cette manne intégralement à ses musiciens.
ND : Peu de personnes aujourd’hui ont véritablement connaissance de la carrière immense et des activités multiples de Philippe Gaubert ; ‘’sa maison’’, l’Opéra de Paris, a-t-elle été un de vos relais dans votre démarche de porter à la connaissance du public la mémoire musicale de Philippe Gaubert ?
YP : Non. J’ai proposé à l’Opéra de Paris de faire une vitrine, à mes frais, avec le buste de Philippe Gaubert qu’avait sculpté le célèbre artiste Landowsky (frère du musicien encore inconnu à l’époque). Je voulais leur donner une flûte de Philippe, sa baguette et d’autres documents permettant d’honorer sa mémoire, malheureusement, je n’ai pas eu la moindre réponse ! Ils n’en avaient rien à faire ! Je me suis rendue compte qu’il n’y a pas de musée de l’Opéra, c’est une légende. Il y a trois petits trucs conservés dans un beau couloir et le reste, ils balancent ! Du coup, j’ai donné cela à l’école de musique Philippe Gaubert à Cahors. Le préfet et le maire étaient eux, présents, pour rappeler aux petits apprentis musiciens qui fut Philippe Gaubert.
ND: Vous parliez de programmations audacieuses à l’Opéra de Paris…
YP: Jacques Rouché comptait sur un public traditionnel, mais il faut saluer son courage d'avoir laissé Philippe Gaubert monter des oeuvres loin des convenances. Philippe Gaubert renouvela le public de l'opéra, le rajeunit, avec le souci constant de jouer la musique française de son temps que l'on ne jouait pas assez. Tous les compositeurs français, dont Gaubert, et d'autres non des moindres à cette époque, étaient soumis à une sorte de purgatoire avant d'être joués. Il fallait se battre pour faire connaître notre musique chez nous ! Philippe Gaubert portait cette création, pas seulement française d’ailleurs, partout et largement en Europe. Heureusement qu'il était à l'Opéra de Paris pour créer des oeuvres comme Elektra de Strauss ou Oedipe Roi d’ Enesco ; il y eut également Milhaud, Dukas, Debussy, Ravel, Honneger, et j’en oublie…Le public, un peu décontenancé, pouvait cependant se retrouver avec Bubuss.
ND: Bubuss ? ! ?
YP: Oui, Bubuss ! Enfin… Henri Busser. Bubuss se chargeait de la direction d'œuvres, disons, plus acquises au public de l'Opéra.
ND: J'ai cru comprendre néanmoins que les rapports entre Gaubert et Rouché étaient houleux ?
YP: Non, pas du tout ! Rouché connaissait le caractère de Gaubert et ne tenait aucun compte de la lettre de démission circonstanciée qu’il recevait de lui chaque jour. Dès qu’il rentrait, ‘’Parrain’’ fulminait des « Je vais lui flanquer ma démission à Rouché ! » ou encore « Je vais lui dire qu'il s'occupe de son eau de Cologne et qu'il ne connaît rien à la musique ! »
ND: Il n'avait pas la langue dans sa poche ! Que diriez-vous de sa personnalité ?
YP: Il disait toujours ce qu’il pensait et néanmoins cela n’a pas réussi à lui nuire…Il disait merde aux ministres quand il en avait envie, il détestait les femmes du monde parce qu’en son temps, la mode était déjà de ne pas aimer la musique française et cela rendait ‘’Parrain’’ fou de rage ! Elles ne prônaient que la musique allemande, avec Wagner ou Beethoven, et bien que mon beau-père ne crachât pas dessus, c’était très agaçant pour lui, grand défenseur de la musique de son pays. Je me souviens d’un jour où nous étions chez le ministre des Beaux-arts, il prit à partie sa femme en disant « Comme toutes les femmes du monde, vous n’y connaissez rien, vous pourriez apprécier la musique de votre pays ! ». Il disait ce qu’il pensait en toutes circonstances et il détestait les obligations sous toutes ses formes.
Cependant il avait une personnalité très attachante, il avait une classe incroyable, une race, une distinction fabuleuse. Il avait épousé une femme qui faisait partie des ‘’deux cents familles’’ et n’a jamais détoné auprès de ses amis. Il s’exprimait très bien. Comme il avait quitté l’école à treize ans pour nourrir sa mère, il avait toujours dans son tiroir un bouquin de géographie, d’histoire ou de philosophie…il avait tout appris, il savait tout et voulait tout savoir ! La vie autour de lui était un enchantement, il était tendre, gai, fantaisiste, il avait aussi des sautes d’humeur…il était d’une grande présence même si, de temps en temps, il disparaissait dans ses rêveries et ses créations musicales…
ND : Il était un grand travailleur…
YP : Un journaliste a écrit un jour que sa renommée perdurait grâce « au travail de ses nuits tout en faisant de la musique tout le jour… » Je crois que seules sa spontanéité et sa rapidité d’écriture peuvent expliquer son œuvre considérable malgré son décès survenu assez jeune…
Dés 9h il était au pupitre les jeudis et samedis pour les répétitions de l’Orchestre du Conservatoire, la veille il dirigeait un opéra tard dans la soirée, il faisait sa classe au Conservatoire, plus les auditions, son travail de lecture comme chef de musique à l’Opéra, puis si souvent celui de codirecteur…c’était une force de la nature et cela demandait une organisation dont on ne l’aurait pas cru capable à le voir rêver…On le connaissait comme ‘’animateur’’, on le découvrait aussi administrateur avisé.
ND : Comment était-il perçu par le public de l’Opéra ?
YP : Il avait beaucoup d’ascendant sur son public, c’est l’apanage des grands chefs. Comme il était bel homme, qu’il conduisait avec une autorité magistrale, il suscitait parmi le public féminin des amours dévorantes ! Il s’enfermait dans sa loge à clé pour échapper à quelques admiratrices en délire dont il recevait des lettres qu’il n’ouvrait pas, mais c’était pour nous une joie de voir toute cette vie autour de lui avec ces ‘’folles du couvercle’’ prêtes à le conquérir ! A la maison, nous essayions de le protéger des importuns, tapeurs ou admirateurs mais il était toujours là pour ses amis.
ND : L’avez-vous vu composer ?
YP : Cela a été une des fascinations de ma vie ! Assis devant ces immenses portées à son bureau plusieurs heures de suite, il était très net, très méticuleux, presque aucune rature, ses manuscrits en font foi. De temps en temps, il se mettait au piano et jouait quelques mesures puis se rasseyait. Bref, il composait calmement, la tête reposée et lucide. Il écrivait si facilement qu’il était toujours prêt à offrir un morceau de concours pour ses élèves ou pour ses collègues au Conservatoire qui le lui demandait.
ND : Quelles ont- été les circonstances de sa mort ?
YP : Il mangeait beaucoup trop ! A l’époque, on ne faisait guère attention à la nourriture que l’on mangeait, de plus, il ne faisait aucun contrôle de sa santé. A l’âge de 60 ans, il dit à ma belle-mère : « Je me sens comme si j’avais 20 ans ! » Il se sentait en pleine forme et il avait assisté au triomphe incroyable de son ballet Le Chevalier et la Damoiselle à l’Opéra. Le lendemain de la représentation, il a composé toute la nuit comme toujours, et le piano s’est arrêté… A sept heures du matin, sa femme, avec cette prescience qu’ont les femmes amoureuses, a ouvert la porte… Il a regardé ses mains et il est mort. Rupture d’anévrisme alors qu’il n’avait que 62 ans. Il avait un métier harassant, vous savez, être chef d’orchestre demande des efforts physiques considérables. « Que c’est court, une vie » aimait à dire Philippe Gaubert. Il n’aimait que la musique et je pense que les anges l’ont accueilli au paradis.
Il est cependant fort dommage que la veille de sa mort, Serge Lifar se soit comporté comme un véritable goujat en ce qui concerne le succès considérable de leur ballet. Après le premier ballet Alexandre le grand, Serge avait demandé à ‘’Parrain’’ de lui écrire la musique d’un nouveau ballet. Aussi, il vivait à la maison à la botte de Philippe Gaubert. Tout le monde était génial pour Serge Lifar, ma belle-mère était sa chérie, moi sa fiancée, il se comportait en véritable ‘’lèche-bottes’’ (pour rester polie) pendant des mois. Il avait même loué un fiacre pendant l’Occupation pour Philippe afin de l’emmener dîner chez Drouant…bref c’était la folie d’amour…! Le succès du ballet fut considérable et Lifar, lors de toutes les nombreuses interviews qu’il donnait, omettait totalement de prononcer le nom du compositeur : Gaubert ! Il avait inventé le nom de ‘’coré auteur’’, laissant entendre dans la tête des gens qu’il était aussi l’auteur de la musique ! Que je sache, Philippe Gaubert avait eu un de ces articles relatant le succès du ‘’Ballet de Lifar’’ dans les mains la veille de sa mort et cela l’avait empêché de dormir toute la nuit…
Bien connu pour avoir toujours été intéressé, Lifar était détesté à l’Opéra et les musiciens ont refusé de jouer aux répétitions du ballet. C’est d’ailleurs la seule fois où la femme de Philippe Gaubert est intervenue dans la vie publique de son mari afin de prier les musiciens de jouer malgré tout car l’œuvre était sublime. Ils ont finalement accepté que Serge Lifar danse !
« Il était dans l’ordre et dans la justice que sa dernière joie lui fût donnée dans le théâtre qu’il avait placé au rang de tout ce qui lui était le plus cher, par le succès éclatant du « Chevalier » qu’il avait écrit, monté dans l’enthousiasme créateur, avec le feu de la jeunesse et la sève de l’âge mur. Philippe Gaubert disparaît dans un triomphe. » Jacques Rouché
ND : Quelles ont- été les répercussions de son décès dans le monde artistique ?
YP : Cela a été une stupeur. On pensait qu’il était taillé pour vivre cent ans ! Dans mon livre, vous pourrez voir toutes les lettres de condoléances d’Honegger, Valéry, Saint-Saëns, Cortot, Thibaud bien sûr, Georges Hüe, et j’en oublie…La presse nationale lui rendit hommage. Vous savez, quelque soit l’horreur de ce départ prématuré pour nous tous, nous devons nous dire que les progrès de la médecine auraient pu arracher cet homme à la mort pour le laisser diminué, paralysé peut-être, sans cette force vive qui le caractérisait.
ND : Après sa mort, sa musique était-elle toujours jouée ?
YP : Oui, énormément pendant quelques années, partout en France. Aujourd’hui, les droits d’auteur que je touche provenant du monde entier attestent de la vitalité de la musique de ‘’Parrain’’ dans le monde musical actuel, particulièrement en Scandinavie et au Japon. Une de ses dernières œuvres était Le Concert en fa que l’on vient d’éditer enfin aujourd’hui, qui mettait en valeur une partie soliste importante pour chacun des musiciens de l’orchestre. Philippe Gaubert avait dédié cette œuvre « En hommage et remerciements à mes musiciens ». En septembre prochain, le même grand orchestre du Luxembourg enregistrera Le Chevalier et la Damoiselle dirigé par Marc Soustrot, incluant le ‘’pas de deux’’ que dansaient Swchartz et Lifar. Philippe Gaubert l’avait dédié à sa femme comme Un chant d’amour.
La musique de Philippe Gaubert fut jouée toute sa vie, partout. Il était invité à diriger ses œuvres et celles des autres en Allemagne, en Belgique en Roumanie, en Espagne, j’en oublie, mais c’était une grande carrière pour lui à l’étranger ! Les Allemands, tout particulièrement, étaient fous de Philippe Gaubert, ce qu’il n’aimait pas. Au début de l’Occupation, Hitler avait donné l’ordre d’être agréable avec les personnalités des pays qu’il asservissait. Ainsi, Philippe n’avait pas de problèmes avec les Allemands en 1940 mais il ne voulait pas qu’ils entrent dans sa loge, car, disait-il, « Je n’aime pas les coups de pieds au cul ! ». A sa mort, les Allemands ont envoyé une lettre à ma belle-mère l’informant qu’ils ne viendraient pas à son enterrement national car : « Nous savons que Monsieur Gaubert nous détestait ». Après sa mort, les Allemands étaient toujours très intéressés par Philippe Gaubert et ils passaient régulièrement à la maison pour voir son piano et le lieu où Philippe vivait au quotidien et en toute simplicité.
ND : Comment qualifieriez-vous le caractère de la musique de Philippe Gaubert ?
YP : Sa musique reflète parfaitement sa personnalité. Il y a une dualité dans ses œuvres parfois violente, forte, puissante, très majestueuse aussi, tout en exprimant une sensibilité féminine et romantique, d’une grande douceur.
ND : Il y aura donc trois concerts en octobre prochain à Paris en témoignage vivant du grand homme qu’était Philippe Gaubert, votre beau-père, et aussi, attenant aux concerts, une exposition. Pouvez-vous nous en parler ?
YP : Seront exposés des documents uniques concernant Philippe Gaubert, témoignant de la partie de la vie que j’ai connue à ses côtés grâce à mon mari Alain. Des correspondances, des manuscrits originaux que je possède encore, des photos avec les personnalités qu’il fréquentait etc.…mais le mieux est de venir voir et écouter ! Les concerts seront joués par des gens de grands talents dont vous, Nicolas, et la pianiste américaine Barbara McKenzie. Ces concerts ne manqueront pas de faire écho, j’en suis sûre, aux Etats-Unis, pour mon plus grand plaisir et ceux des mélomanes !
ND : Moi, j’y serai et la flûte de Philippe Gaubert aussi ! Merci pour votre témoignage et rendez-vous les 6, 8 et 10 octobre à 20 heures pour les concerts et l’exposition à la Cité des Arts, 18 rue de l’Hôtel de ville, à Paris IV.
Propos retranscrits par Nicolas Duchamp, juin 2009
Vous pouvez réagir en contactant Nicolas DUCHAMP
SOUVENIRS
par Alain Poiré
« Mon beau-père était l’enfant chéri de sa ville natale. Il s’appelait Philippe Gaubert, il était sans nul doute le chef d’orchestre le plus célèbre de son temps. Déjà, sur les bords du Lot, un grand square portait son nom. Il avait refusé une rue parce qu’il aimait l’idée que ce « Parc Philippe Gaubert » qu’on allait créer pour lui ferait le bonheur des amoureux et des chiens.
Philippe Gaubert était un homme merveilleux. Ma mère l’avait épousé lorsque j’avais dix ans. Ce n’était pas un personnage facile, à cause de son extrême franchise brutale, mais si bon ! Il a réussi cette carrière fulgurante en disant non à tout ce qui n’était pas l’art comme il l’entendait et merde aux ministres qui ne partageait pas son point de vue, il disait à leurs femmes qu’elles ne comprenaient rien à la musique et aux Allemands pendant l’Occupation qu’il n’irait pas à leur réception. Il nous a fait une jeunesse ensoleillée, par sa joie de vivre dans la musique ensuite, et par tous les amis qu’il avait su grouper autour de ce rayonnement : de Ravel à Dukas, de Cortot à Thibaud, de Lortat à Reynaldo Hann, d’Honneger à Enesco, à Louis Beydts. Je n’ai pas pu connaître Fauré, encore moins Debussy, mais les dédicaces de leurs manuscrits, à la maison, attestaient leur amitié et leur estime pour lui. Et aussi ces Paul Valéry, ces Giraudoux, ces Tristan Bernard qui aimaient le couple heureux qu’il formait avec mon adorable mère.
Il était vénéré à l’Opéra. Quand Gérard Oury y a tourné sa Grande Vadrouille, vingt cinq ans plus tard, il restait encore quelques personnes pour me reconnaître et me parler avec émotion de celui « qu’on ne remplacerait jamais ».
Pou moi, l’Opéra était ma maison, je pouvais y entrer quand je voulais, par l’entrée des artistes, et me glisser dans la loge qui lui était personnelle ; avec ma fiancée qui adorait la musique nous y vivions.
Je ne vais pas évoquer ici tous les souvenirs magnifiques que j’ai gardé, que ce soit la reprise de Pénélope ou la création d’Ariane et Barbe Bleue…Seulement la 2000ème de Faust, parce que ça a été une soirée incroyable où tous les chanteurs avaient accepté de prendre place dans le chœur afin de faire de « Gloire immortelle » un hymne à Gounod. Trévi, Luccioni, Germaine Lubin, et les autres vedettes devenues choristes, c’était assez étonnant ! Et aussi parce que mon beau-père nous avait émus : avant de remporter un triomphe au pupitre, il nous avait raconté que, petit violoniste inemployé ce soir-là, il s’était glissé dans la fosse en cachette pour assister à la 1000ème de Faust…
C’est à l’Opéra que j’ai pris mes premières leçons de cinéma. J’étais encore enfant quand on m’a emmené voir Verdun, visions d’histoire et, une autre fois, le Napoléon d’Abel Gance projeté sur trois écrans géants.
Pour de plus amples connaissances de la musique de Philippe Gaubert:
Une émission de Pierre-Emmanuel Prouvot d'Agostino
http://canalculture.com/2009/09/30/philippe-gaubert-considerable-oublie-de-la-musique-francaise/

